A l’entrée d’Auxerre, il a fallu s’arrêter. Au Grand Garage Moderne, boulevard Vauban. Le ciel est clément, ce 11 février 1939. Mais les routes du Morvan, puis le Bugey promettent une chute du mercure. L’installation d’un dégivreur permettra de rouler vers Belley et le château de Grammont, sans avoir à gratter constamment le pare-brise afin de voir la route.
Ce raid hivernal – plus de 1.000 km au volant dans la grisaille – n’est pas ce dont avait rêvé le camarade Rigail. Responsable des colonies de vacances à la CGT, il aurait préféré attendre l’été pour accueillir, sous un soleil généreux, les premiers petits colons de la classe ouvrière. Cela serait bien tombé : deux ans tout ronds après l’achat du château par le syndicat, en août 37, aux beaux jours du Front populaire…
Depuis ce coup d’éclat, l’horizon s’est assombri. Édouard Daladier a remplacé Léon Blum. La menace allemande se précise partout en Europe. Et surtout, il y a urgence : à travers les Pyrénées déferlent des centaines de milliers de civils et de vaincus de la déroute républicaine, brisés par l’offensive du général Franco. C’est d’ailleurs ce qui explique le rendez-vous pressant de M. Rigail à Belley, avec le sous-préfet Lortolary
Le projet de colonie de vacances est tombé à l’eau : la CGT vient de concéder le château de Grammont à l’État, qui entend y héberger sans attendre des réfugiés espagnols – femmes et enfants – débarqués dans l’arrondissement de Belley. Solidarité socialiste oblige ! Dans trois jours, le 14 février, un camion de 15 t. livrera au château 200 lits, matelas et couchages commandés par la confédération à une usine de Saint-Denis, en banlieue parisienne. Les portes de Grammont doivent ouvrir le 16. Le Bugey se mobilise en vitesse, comme le reste de la France.
Quatre-vingt sept ans plus tard, cette histoire reste consignée par le menu, aussi bien au siège de la CGT près de Paris qu’aux archives de l’Ain à Bourg-en-Bresse. Les statistiques de réfugiés qui ont affolé le sous-préfet sont là, alignées à l’encre violette. Tout comme la facture du dégivreur d’Auxerre (129 francs pose comprise). C’est la « trace de papier » que suivent les historiens et les amateurs, afin de faire revivre un passé oublié.
Cette mémoire écrite elle-même a bien failli disparaître. À la fin du printemps 1940, dans un Paris à peine occupé, les services allemands se ruent au siège confédéral de la CGT, 211 rue Lafayette, afin d’y saisir les archives. Une vraie razzia, probablement commandée par le Service central de la Sécurité du Reich, le RSHA de Himmler.
Henri Vieilledent, archiviste de la CGT revenu sur place une fois démobilisé en août 1940, racontera : « l’immeuble de la rue Lafayette était vide […] dix-sept perquisitions avaient eu lieu. » A son retour, toutes les archives sont déjà parties par train spécial pour Berlin, y compris la note de frais du camarade Rigail.

La facture de 1939 et la boîte soviétique où elle a été archivée plus d’un demi-siècle (photo ASVCG)
Les Allemands ne les garderont pas très longtemps. A l’été 1943, l’intensification des bombardements aériens britanniques à Berlin les pousse à mettre les archives à l’abri, plus au Sud, en Bohème. Pour des tonnes de papier, ce deuxième voyage en train ne sera ni le dernier, ni le plus long. A partir de l’automne 1944, l’Armée Rouge libère ce qui va redevenir la Tchécoslovaquie. Le butin nazi se mue officiellement en « prise de guerre » soviétique.
Un rapport du NKVD – prédécesseur du KGB – exhumé par l’historienne américaine Patricia Kennedy Grimsted évoque la réception à Moscou de 44 wagons chargés de documents essentiellement français et polonais en 1945. La quasi-totalité des dossiers français conservés sur le site du RSHA à Česka Lípa, en Bohême – 28 wagons – parvient dans la capitale soviétique en juillet.
De Staline jusqu’à Gorbatchev, l’URSS ne se bouscule pas pour restituer son trophée. Dès 1946, à Moscou, elle fait construire par des prisonniers de guerre allemands le complexe des « Archives centrales spéciales d’État », une institution sous la coupe du KGB qui restera secrète jusqu’en 1990. Et c’est sous son appellation cryptique – TsGOA SSSR – que plus de 600 boîtes seront rendues à la CGT au tournant du siècle. Avec, dans un carton du fonds numéro 78, la facture du dégivreur de M. Rigail. Un bout de papier deux fois volé. Et deux fois préservé.
J.-J. M.
Les sujets traités dans la rubrique Gros plan sont le fruit de témoignages fiables, de documents originaux sous tous formats et de recherches factuelles menées dans de nombreux fonds d’archives publics et privés. Ils attestent des aspects méconnus ou singuliers de l’histoire du château et font revivre le souvenir de celles et ceux qui l’ont vécue.
