Association Sauvegarde & Valorisation du Château de Grammont

Joanny et Gabrielle Pupier, acquéreurs de Grammont en avril 1872

L’existence dans des archives privées d’une riche correspondance intrafamiliale reçue et gardée par la belle-sœur de Joanny permet de les laisser eux-mêmes raconter leurs premiers moments à Grammont.

Le contexte est le suivant : le 27 avril 1872, Jean-Pierre dit Joanny Pupier signe chez Me Ecochard à Belley l’acquisition faite auprès de Claude-Etienne Lacretelle de la « Propriété de Grammont ». La signature de l’acte ne permet pas de venir s’y installer rapidement, l’ancien propriétaire y reste dans les mois qui suivent. Joanny revient donc à Lyon, lieu où, avec sa femme Gabrielle, ils ont leur domicile.

Un mois plus tard le frère aîné de Joanny, Zénon Pupier reçoit une lettre de sa belle-sœur :

« […] Grammont avec la pluie ne me dit rien du tout ! Nous devions y conduire hier monpère et ma mère, le temps a mis son veto ; Joanny toujours en plein ciely est allé quand même, il n’a trouvé que Mme Lacretelle, Mr étant aux eaux. Ce pauvre propriétaire a été très bien reçu, on ne lui a pas même offert un verre d’eau ! N’est-on pas engageant ? Je vous avouerai que j’ai une envie folle de les voir partir, cependant un premier jour de soleil j’affronterai leur présence voulant prendre quelques dispositions intérieures. »

Peu après, Joanny dans une lettre à son frère Zénon où il fait part de son programme de l’été , donne le détail  suivant :

 « le 22 [juillet 1872] un premier convoi d’aménagement doit arriver à Grammont pour servir après au déménagement de Mr Lacretelle avec lequel je me suis entendu. »

Joanny et Gabrielle Pupier (archives familiales)

Le premier séjour à Grammont de Joanny et Gabrielle ne se fait qu’au moment de l’été/automne 1873. Ils sont mariés depuis 1862 mais n’ont pas d’enfant. Joanny écrit dès le 9 juillet s’adressant à sa belle sœur Marie, femme de Zénon. Marie, déjà mère de cinq filles âgées de 9 à 4 ans, est dans l’attente de son sixième enfant pour fin septembre :

« […] le mouvement ne nous manque pas non plus ici mais il est moins gracieux, les ouvriers en font tous les jours et je m’escrime à les renvoyer le plus tôt. Nous sommes en possession de tout le rez-de-chaussée et de la plus grande partie du 1er étage mais il faut compter avec maints et maints imprévus.» 

Il mentionne ensuite l’accueil, dès la fin de la semaine, de plusieurs membres de sa belle-famille et ajoute :

« J’ai à m’occuper de bien des choses ici comme transformations dans l’exploitation ; mais j’aurai bientôt rempli le programme de cette année et je suspendraisles cadences de la course pour quelques temps. […]

Hier nous avons été tout grêlés, tout grêlés (sic), le potager a été pilé et moi qui croyait bonnement que la tour de Grammont divisait les nuages.[…] Ces jours derniers on ne pouvait respirer qu’à l’abri des gros murs. En revanche j’ai pu constater largement l’efficacité des réservoirs d’eaux ; je pourrais abreuver pour longtemps toute la banlieue de Grammont […].

Si vous avez besoin de Gabrielle vers le 1erseptembre nous irons à ce moment-là à Vichy et comme malheureusement je ne puis vous être d’aucune utilité, je porterais mon fusil avec moi et tacherais de vous composer des rôtis réconfortants ».

Dix jours plus tard, Gabrielle confie à sa belle sœur Marie :

« …Mon installation me préoccupe trop et vous avez bien le droit de vous plaindre de moi, aujourd’hui je viens rompre ce silence où mon cœur n’entrait pour rien et vous embrasser bien fort pour tout cet arriéré ![…] Chère sœur , je me réjouis de vous voir bientôt et de tenir encore plus à vous si c’est possible pour ce petit être qui sera un lien de plus entre nous !

Parlons donc vite de Grammont, ce ne sera pas assez de deux pages pour chanter ses louanges ! Voici trois semaines bientôt que nous jouissons de ses splendeurs. Les premiers jours, c’était un duo d’enthousiasme charmant, nous étions dans un vrai campement au milieu du plâtre,dans un océan de poussière, qu’est-ce tout cela en face de cette belle vue ! Aujourd’hui le calme se fait dans les esprits et dans les appartements, nous avons encore des ouvriers qui nous quitteront bientôt je l’espère,alors mon plaisir sera complet. Votre frère Joanny a été trop modeste pour vous dire que je n’ai eu que des éloges à lui adresser :tout ce qui tient au bâtiment est parfait,quant à la question parc au travers de beaucoup ettrès jolies améliorations, il y en a d’autres où ma critique trouve à s’exercer mais à l’automne on reviendra sur ces légères imperfections ! […]

Depuis deux jours le vent du midi nous apporte des parfums de Charolet (sic), j’attends mon père dimanche, je forme des vœux pour que, comme dans l’Africaine, le vent tourne au nord car il ne ferait pas une longue halte! J’attends aujourd’hui Joanny qui est à Lyon depuis mardi, il est allé mettre des ouvriers dans l’appartement de MmePupier.[…] » Des visites et même séjours à Grammont de nombreux membres de sa famille sont annoncées, ainsi que « toute une connaissance dauphinoisevous voyez que les projets ne manquent pas ! », précisant : « nous allons faire l’ascension du Colombier et ensuite circuler dans tous ces bois qui me font l’effet d’un aimant ! Que ne puis-je y transporter Grammont ! »

Un mois plus tard, Gabrielle reprend ses échanges :

« […] je voulais vous écrire tous ces jours, mais j’avais une nombreuse pension, mon père prétend que je suis une maîtresse d’hôtel, tout était complet, nous avons été quatorze, aujourd’hui nous ne sommes plus que 11 !Enfin cela ne m’en excuse qu’imparfaitement de ne pas être venue vous embrasser pour le 15. […] Je voudrais, ma chère Marie, pouvoir vous satisfaire en partant de suite pour Vichy, mais cela m’est impossible, nous partirons donc le lundi 25 août. […] »

Ce que Gabrielle et Joanny vont faire de leur propriété est déjà présent : au-delà du choix pour Joanny, être le gentleman farmer d’une exploitation agricole des plus modernes, Grammont est, pour ce couple tourné inlassablement vers les autres, le lieu où ils accueillent sans relâche et sans compter famille et amis.

Vingt ans plus tard, en 1893, on lit dans une lettre de Marie Pupier à son mari :

 « Ce qu’est Grammont pour nous ! on a besoin d’en parler après l’avoir quitté quand on sent, par la séparation ce que l’on y a laissé. Ce n’est pas le repos de tout souci matériel, l’agrément d’un séjour superbe que l’on regrette, c’est l’intimité fraternelle, les jouissances qu’elle donne, l’attachement les uns pour les autres et cette pensée si douce que nos enfants y sont accueillis, aimés presqu’autant que par nous.La dernière semaine que j’y passe est toujours la même, j’appréhende de partir, je sens que je le ferai sans avoir témoigné des regrets que j’éprouve. Cette année j’étais encore plus émue après tant de soins donnés et reçus. »

MH

Les sujets traités dans la rubrique Gros plan sont le fruit de témoignages fiables, de documents originaux sous tous formats et de recherches factuelles menées dans de nombreux fonds d’archives publics et privés. Ils attestent des aspects méconnus ou singuliers de l’histoire du château et font revivre le souvenir de celles et ceux qui l’ont vécue.

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