Association Sauvegarde & Valorisation du Château de Grammont

Vichy, Grammont et les trois Justes

Que l’Etat d’Israël honore la mémoire de trois grands fonctionnaires du régime de Vichy peut susciter l’étonnement. Que ces trois hommes, jeunes, pacifistes et croyants aient directement veillé de 1941 à 1944 sur le château de Grammont – ce que l’administration appellerait de nos jours un centre de rétention pour étrangers – épaissit le paradoxe.

Entre les allées ombragées de Yad Vashem, le grand mémorial de la Shoah, ils sont pourtant bien là, plantés au-dessus de la vieille ville de Jérusalem : trois arbres – pin, olivier ou caroubier – qui symbolisent la force de caractère de ces « Justes entre les Nations » : Gilbert Lesage (1910-1989) n°3012 dans le registre israélien, René Nodot (1916-2000) n°899, et Louis Vincent Lauria (1913-2002) n°4198, tous héros de discrets sauvetages de juifs dans la zone dite libre.

Ce qui frappe d’abord, ce sont la jeunesse et le courage du trio lorsqu’il fallut choisir entre le déshonneur et l’humanité, face à la police française en premier lieu. Lesage a 30 ans quand il offre ses services à Vichy dans une France en déroute pour devenir directeur de ce qui s’appellera le Service Social des Etrangers (SSE). Nodot entre dans l’équipe à 24 ans et sera inspecteur itinérant du SSE pour l’Ain et le Jura. Quant à Lauria, il est à 27 ans le premier directeur du « centre » de Grammont. Pour les femmes et les enfants, l’air y est plus respirable que celui des sinistres camps pour étrangers du ministère de l’Intérieur.

La seconde dimension, c’est l’empreinte religieuse. Objecteur de conscience, le jeune Gilbert Lesage se forge le caractère avec les Quakers d’outre-Atlantique, d’abord à Birmingham en Angleterre et surtout dans les soupes populaires du Berlin de la Grande dépression. Effaré, il assiste à la prise du pouvoir de Hitler et au triomphe de l’antisémitisme, avant d’être expulsé manu militari.

Vincent Lauria et sa famille à Grammont, septembre 1941
(Fonds Bernard, Archives départementales de l’Ain)

René Nodot, natif de Bourg-en-Bresse et suisse par son père, s’inscrit dans la tradition protestante du vieux continent. Etudiant, on l’a vu manifester à Lyon pour la non- violence. L’itinéraire de Louis-Vincent Lauria semble parallèle. Fonctionnaire à la préfecture du Rhône, il commence par militer à l’Amitié chrétienne, organe d’entraide qui alliait catholiques, protestants et israélites.

Il n’est peut-être pas surprenant que cette génération privée de paix se soit laissé tenter par les promesses de renouveau national du maréchal Pétain, après le double désastre de la défaite et de l’effondrement de la République. Cette illusion déchirée, ils ont conservé leur couverture officielle et exploité de l’intérieur les failles d’un appareil répressif que le retour de Pierre Laval puis l’invasion allemande de Zone sud rendaient plus féroce.

« Nos ancêtres (huguenots) ont souffert pour leur foi ; comment aurions-nous pu rester passifs devant la persécution des Juifs ? », dira René Nodot plus tard, invalidant l’argument selon lequel toute résistance civile était impossible, surtout au cœur de l’administration. Avec les deux autres, il finit par porter secours clandestinement à ceux que pourchassait l’occupant allemand, épaulé par le régime de Vichy : juifs, gitans, mais aussi républicains espagnols, officiers polonais ou sociaux-démocrates allemands réfugiés en France.

Défiant un ordre de Laval, l’acte de bravoure des trois fonctionnaires du SSE eut lieu à Vénissieux, près de Lyon, dans la nuit du 28 au 29 août 1942 : l’exfiltration et le sauvetage de 108 enfants dans la nuit du 28 au 29 août 1942, parmi 1016 juifs « apatrides » raflés par des policiers et des gendarmes et promis au camp d’Auschwitz.

Nodot, jeune père de famille, démissionnera du SSE à l’automne 1943. Lesage sera arrêté sur ordre de la Milice au printemps 1944. Avec Lauria, ils survivront à la guerre.

J.J.M.

Les sujets traités dans la rubrique Gros plan sont le fruit de témoignages fiables, de documents originaux sous tous formats et de recherches factuelles menées dans de nombreux fonds d’archives publics et privés. Ils attestent des aspects méconnus ou singuliers de l’histoire du château et font revivre le souvenir de celles et ceux qui l’ont vécue.

Retour en haut