Association Sauvegarde & Valorisation du Château de Grammont

Une famille espagnole à Grammont

Consuelo Vazquez Marquinez, « Chelo », est la fille de Manuel Vazquez Seco né en 1890 à El Ferrol (Galicia) et Felipa Marquinez Gomez née en 1898 à Santander (Asturies) qui ont eu neuf enfants, nés entre 1917 et 1933 : Manuel, Josefina, Consuelo, Felipe, Adolfo, Alberto, Nieves, Carmen, et Carlos.

Dans le recueil de souvenirs intitulé « Una familia unida » qu’elle a rédigé au soir de sa vie, elle évoque les années heureuses passées dans une famille très unie, catholique et progressiste, à Mahon où son père, officier de marine, commandait la base navale de Minorque, puis à Madrid lorsque la République est proclamée en 1931. Quand la guerre civile éclate, Manuel Vazquez Seco est chef des communications de l’état-major et reste au service de l’armée républicaine.

Lorsqu’ils s’exilent en France en janvier 1939 son statut d’officier permet aux siens de rester avec lui et de bénéficier, dans un premier temps, de conditions d’accueil bien différentes de celles de la plupart des réfugiés. Ils transitent d’hôtel en hôtel à Port-Vendres, puis Vernet-les-Bains et Molitg-les-Bains.

Mais ils sont ensuite transférés en 1940 au camp de Bram, et en 1941 à celui d’Argelès-sur-Mer avant d’arriver finalement, comme des milliers d’autres, à Rivesaltes : une lamentable odyssée que la famille Vazquez Marquinez supporte stoïquement.

Heureusement, les deux sœurs aînées, Consuelo (née en 1921) et Josefina (en 1919) qui ont appris le Français durant leurs études en Espagne, deviennent institutrices au camp et sont en contact avec les autorités françaises et le Secours suisse dont elles gagnent rapidement la confiance.

La famille Vazquez à Grammont, été 1942 (archives familiales)
Debout, depuis la gauche : Josefina, Nieves, Adolfo, Felipa,
Alberto, Consuelo.
Assis: Carmen et Carlos.

Consuelo raconte :

« Ainsi passaient les jours jusqu’à ce que deux femmes très grandes et minces de la Délégation suisse nous dirent de réunir filles et garçons, et d’expliquer aux mères que si elles voulaient sauver leurs enfants, il fallait les faire sortir du camp et les envoyer au château de Grammont. Nous dûmes lutter pour cela car elles ne voulaient bien sûr pas se séparer d’eux. Nous avons passé des jours à leur expliquer que les Suisses voulaient les sauver de la faim et des maladies et qu’une fois la situation arrangée, les enfants leur seraient rendus, et qu’en plus ils apprendraient à lire et à écrire, qu’ils seraient bien soignés et vêtus…Et sur les listes, ils ajoutèrent des enfants juifs en les faisant passer pour espagnols afin de les protéger des Allemands.

Bien sûr, nous avons réussi à faire partir toute notre famille. Le plus dur fut pour Maman et Nieves, mais nous ne voulions pas les laisser en arrière et avons plaidé pour qu’elles viennent avec nous, l’une comme aide-ménagère et l’autre comme aide-maternelle. C’est ainsi que nous sommes tous partis pour Grammont sauf Papa et Manuel qui avaient été envoyés à Guernesey par les Allemands.

Nous y sommes allés en train avec un directeur nommé Crabos-Vaquez par ailleurs sympathique et agréable. Le train s’est arrêté à Artemare et nous avons dû monter une côte à pied pour arriver au château. Nous avons été bien installés : dortoirs, douches, lits, on ne manquait de rien. On mangeait tous ensemble dans le même réfectoire et à la même heure. On a eu un petit désaccord avec le directeur quand ila mis les juifs dans une salle et les espagnols dans une autre. J’ai eu la charge des grandes filles jusqu’à 14 ans, Fina avec les garçons et Nieves avec les petits. Les cours en Espagnol : même les enfants juifs voulaient participer ! Deux maîtresses sont venues en renfort : Madame Foulbeuf, la femme du directeur avec son enfant Michel, et Christiane.

Réveillés par la cloche, on allait deux par deux aux toilettes puis au réfectoire pour le déjeuner, bon et abondant, avec tout le personnel y compris le directeur avec son fils de 6 ans. Puis les cours, jeux et gymnastique. Nous emmenions ceux qui le voulaient au catéchisme et à la messe le dimanche avec maman, cela nous faisait une sortie. On a aussi préparé une fête qui a beaucoup plu aux personnalités et aux villageois, avec des danses, des chansons en Espagnol et en Français.

Nous avons donné à Madame Foulbeuf le surnom de « Querida » parce qu’elle était très gentille. Elle avait sa maison à Montpellier et une fois par mois elle y allait avec son mari. Fina écrivait à (son ami) Enrique et restait des heures dans sa chambre, et bien que nous ayons la permission le dimanche d’aller visiter les villages autour, je préférais rester avec les élèves. Quand c’était à Fina d’être de garde, je la libérais de cette charge. J’accompagnai les enfants qui voulaient aller au catéchisme à l’église pour les présenter au curé.

Après quelques mois, un autre directeur arriva, Dhouailly : il était pasteur et personne ne l’aimait, avec un fils de 24 ans (ndlr : en fait c’est son frère…) qui flirta avec Fina. Mais celle-ci qui avait connu Enrique Adell dans le camp de Rivesaltes n’était pas interessée. Elle apprit que Enrique travaillait alors sur le chantier de Quet-en-Beaumont (Isère). Comme ils voulaient se marier, elle incita la famille à déménager pour Corps en 1943 ».

Ce témoignage est d’autant plus précieux qu’il s’accompagne de nombreuses photos prises au centre de Grammont entre 1942 et 1943. Les circonstances qui ont permis de trouver cette source méritent d’être rappelées : Virtudes Villa dont le père et la tante avaient été accueillis au château à la même période rencontre Philippe Vazquez en 2024. C’est lui qui confie à l’association le recueil de Consuelo ;  et rend possible une rencontre mémorable avec sa tante Carmen qui, à 95 ans, garde encore des souvenirs plein la tête…

DVI

Les sujets traités dans la rubrique Gros plan sont le fruit de témoignages fiables, de documents originaux sous tous formats et de recherches factuelles menées dans de nombreux fonds d’archives publics et privés. Ils attestent des aspects méconnus ou singuliers de l’histoire du château et font revivre le souvenir de celles et ceux qui l’ont vécue.

Retour en haut